Vous êtes en réunion. Vous avez préparé. Vous maîtrisez votre sujet. Vous prenez la parole. Et là : coupée. Vous reprenez. Recoupée. Cinq minutes plus tard, votre idée est reformulée par un collègue, sous des hochements de tête approbateurs. Bienvenue dans le monde merveilleux du manterrupting. Si vous pensiez que c’était votre imagination, la recherche est formelle : ce n’est pas dans votre tête.

Manterrupting : de quoi parle-t-on exactement ?

 

Le terme n’est pas très élégant, reconnaissons-le. Il fusionne man (homme) et interrupting (interruption). C’est la journaliste américaine Jessica Bennett qui l’a popularisé en 2015 dans le magazine Time, même si le phénomène qu’il décrit est, lui, bien antérieur.

En 1975, une étude de Don Zimmerman et Candace West, de l’Université de Santa Barbara, démontre déjà que dans les conversations mixtes, les hommes sont responsables de 96 % des interruptions. Cinquante ans plus tard, le chiffre n’a pas fondamentalement bougé. Ce n’est pas une anecdote : c’est une structure.

En France, par ailleurs, le Haut Conseil à l’Egalité a identifié le manterrupting dans son rapport de 2019 comme l’une des manifestations du sexisme ordinaire en milieu professionnel. Ordinaire : c’est le mot clé. Le phénomène n’est pas spectaculaire, il ne se voit pas toujours, il ne se revendique pas. C’est précisément ce qui le rend aussi tenace.

Les chiffres qui expliquent beaucoup de choses

 

Les hommes capteraient 75 % du temps de parole dans les réunions mixtes, et un homme interrompt 23 % de fois plus une femme qu’un autre collègue masculin. Ces données méritent d’être mises en perspective. (source VOXDEMETER)

Ce qui est particulièrement frappant, en effet, ce n’est pas tant le chiffre brut (75 %) que ce qu’il révèle sur la dynamique de groupe. Dans une réunion de dix personnes où cinq sont des femmes, celles-ci occupent en moyenne 25 % du temps d’expression. Pas parce qu’elles ont moins à dire. Pas parce qu’elles sont moins préparées. C’est parce que l’espace conversationnel est structurellement inégal, et que cette inégalité est si normalisée qu’elle en devient invisible.

L’exemple politique illustre le phénomène de façon saisissante.

Lors du premier débat présidentiel américain entre Hillary Clinton et Donald Trump en 2016, ce dernier a coupé la parole à sa rivale à 70 reprises (hormis le fait que c’est un goujat, nous sommes d’accord). Soixante-dix fois. Les commentateurs, pourtant, ont surtout parlé du fond du débat. C’est dire à quel point le manterrupting passe sous les radars, même lorsqu’il est massif.

Pourquoi c’est un problème pour toute l’organisation

 

On pourrait être tentée de classer le manterrupting dans la catégorie des irritants relationnels, quelque chose d’agaçant mais sans conséquences réelles. Ce serait, cependant, une erreur d’analyse.

Laisser les « chouraveurs d’élocution » agir impunément, c’est prendre le risque de se priver d’idées intéressantes et de voir des idées déformées, voire erronées, retenues au seul motif qu’elles ont été amenées par un interlocuteur plus bavard et plus bruyant (et équipé d’un trois pièces cuisine).  Autrement dit, le manterrupting est un problème de qualité décisionnelle. Quand certaines voix sont systématiquement étouffées, les décisions qui en découlent sont moins éclairées. C’est mathématique.

Il existe aussi un effet moins visible, mais tout aussi coûteux : l’autocensure progressive. Une femme interrompue plusieurs fois de suite lors d’une même réunion va spontanément réduire ses prises de parole suivantes. Non par manque d’idées, mais par économie d’énergie et protection du moral. À terme, c’est toute une expertise qui disparaît des radars, sans que personne dans la salle n’ait véritablement décidé de l’exclure.

Ce que vous pouvez faire, concrètement, dès demain

 

La bonne nouvelle, parce qu’il en faut une, c’est que le manterrupting n’est pas une fatalité. Il existe des techniques très concrètes pour reprendre sa place dans une conversation sans hausser le ton ni déclencher une guerre froide.

Tenir le fil.

 

Quand on vous coupe, ne disparaissez pas. Reprenez votre phrase exactement là où vous en étiez, d’une voix posée et ferme : « Comme je le disais… » ou « Pour terminer … ». Ce n’est pas de l’agressivité. C’est de la continuité, et elle est tout à fait légitime.

Nommer sans accuser.

 

« Je n’ai pas fini » est une phrase courte, neutre, efficace. Elle ne pointe personne du doigt. En revanche, elle pose clairement un cadre. Utilisée avec calme, elle est difficile à contester.

S’appuyer sur les alliés.

 

Dans toute salle de réunion, il existe des personnes, hommes ou femmes, qui remarquent et regrettent ces dynamiques. Les chercheurs appellent ça l' »amplification » : quelqu’un répète explicitement votre idée en vous en attribuant la paternité. « Comme Sophie l’a dit tout à l’heure… » C’est notamment une technique délibérément utilisée par des équipes de la Maison Blanche sous Obama, pour que les voix des femmes cessent de disparaître dans le flux conversationnel.

Prendre de la place avant même de parler.

 

La posture, le regard, le rythme de la voix : tout cela conditionne la façon dont votre parole sera reçue et respectée. En effet, une intervention préparée, ancrée, qui commence sur une note affirmée est beaucoup moins susceptible d’être interrompue qu’une prise de parole hésitante. Ce n’est pas une question de volume. C’est une question de présence.

Et du côté des managers et des organisations ?

 

Un exercice simple permet de prendre pleinement la mesure du manterrupting lors d’une réunion : nommer un observateur ou une observatrice qui comptera les coupures de parole et restituera les résultats chiffrés à la fin de l’échange. Cela paraît anecdotique. En pratique, pourtant, les résultats de cet exercice sont souvent un électrochoc. Les participants, y compris ceux qui interrompent le plus, sont généralement les premiers surpris.

Plus structurellement, certaines organisations ont instauré des règles simples : un temps de parole non « interruptible » par personne, une prise de notes des interventions avec attribution claire, un tour de parole formalisé sur les sujets stratégiques. Ce ne sont pas des contraintes. Ce sont, au contraire, des conditions pour que toutes les intelligences dans la pièce puissent s’exprimer pleinement.

Si vous occupez un rôle de manager ou de responsable de l’égalité professionnelle, vous disposez donc d’un levier réel. La mixité n’est pas qu’une question de composition d’équipe, c’est aussi, et surtout, une question de dynamiques de parole. Les deux vont ensemble.

Pour approfondir la question des dynamiques de genre en réunion, le programme EVE propose des ressources utiles sur ce sujet. Le rapport du Haut Conseil à l’Egalité de 2019 constitue également une référence solide pour les professionnels des RH et de l’égalité professionnelle.
Le manterrupting n’est pas une anecdote de bureau. C’est un révélateur de la façon dont on distribue, ou confisque, la parole. Et la parole, dans une organisation, c’est du pouvoir.

Tout commence par un échange...

Je rends remarquables les prises de parole des manager·euses et dirigeant·es en quelques heures.

Christine Besneux. Coach & formatrice en prise de parole. Experte en communication.

Christine Besneux